Sommaire du n° 18
Revue AMLET n°18
JOUER AVEC LE… CHŒUR

Les 6 et 7 décembre 2003, à la salle de spectacle du lycée Rousseau à laval, deuxième week-end de formation proposé par l'association sur le thème du chœur et encadré par Didier Lastère. Compte-rendu.

 

Dans le théâtre grec, le chœur représente une interaction entre le public et les acteurs dieux et héros. Il les interpelle, se fait la voix du public, participe à l'action et la fait progresser…. Solution idéale pour mettre en jeu un groupe important d'élèves, les faire jouer tous en même temps sur scène, le chœur est aussi une dynamique théâtrale collective et esthétique à part entière. Par la force qu'il représente, il possède une haute valeur politique et esthétique face aux spectateurs. Il peut prendre en charge toutes les fonctions de la dimension théâtrale. Par la richesse et la diversité de ses fonctions, il s'accommode de toute sortes de textes, dialogues, monologues, récits…

Construire le chœur

Il faut tout d'abord constituer ce chœur, lui donner forme et consistance. Travail de longue durée avec les élèves qui n'acceptent pas toujours de rester longtemps dans l'immobilité, ni de se trouver si proches les uns des autres. Passage pourtant incontournable tant à vivre qu'à voir pour prendre conscience de l'existence, de la force du chœur. Nous voilà donc groupés face au secret, les petits devant, les plus grands derrière. Couramment, le chœur est constitué à partir du plus petit du groupe. Les autres se placent en V derrière. La première exigence est de rester ainsi sans bouger, neutre, mais présent. Nous faisons circuler le regard de l'un à l'autre avec la conscience d'appartenir au même groupe, au même projet. Attention de ne pas donner, dans ce simple travail de regard, des intentions, des sentiments. Nous nous entraînons ensuite à défaire ce chœur et le reconstruire très rapidement, sans bavure, retrouver très précisément et très vite sa place, immobile, le regard placé. Il est indispensable pour ce travail, d'avoir préalablement mis des marques au sol, et de demander à chacun de trouver des repères. Alignés au fond de la scène, nous arrivons chacun notre tour en courant pour trouver sa place exacte dans le chœur, du plus proche au plus éloigné. Cette dynamique présente un intérêt théâtral et une grande force si chacun court avec énergie, avec l'intention d'aller beaucoup plus loin que prévu, le regard déjà fixé sur le point choisi par le groupe, et s'arrête net à sa place. En échauffement. Didier nous avait proposé un long travail de déplacements individuels guidés par le regard, dans différentes énergies, avec arrêt total, net. C'est cette qualité de contrôle et de précision que nous cherchons à retrouver dans la mise en place du chœur.

Le chœur acteur

Le chœur constitué peut jouer. Une personne du groupe désignée comme Le coryphée prend une initiative, le reste suit. Exemple : Le coryphée regarde le secret, y voit quelque chose d'étonnant, transmet son regard étonné à chacun. Le regard circule jusqu'aux derniers, jusqu'à ce que tous les membres du chœur ait reçu l'information et regardent le secret avec cette même expression. Soudain, un autre coryphée est attiré par une chose ailleurs et part. Le reste du chœur suit et se reforme rapidement. Le regard de chacun va de cette chose nouvelle au secret pour signifier au public qu'il y a là une chose magnifique ou insignifiante. Les regards de chaque membre peuvent avoir une expression différente. Dans ce chœur-là, nous étions tous de dos, penchés en avant à regarder ce qui avait attiré le coryphée 2 et seules nos têtes étaient tournées vers le public.
Puis un troisième coryphée se détache et s'éloigne avec tristesse. Les autres le regardent et vont séparément, lentement le rejoindre, en pesant la gravité du moment. Le chœur se reforme en respectant les places du début et l'humeur présente.
Enfin un autre coryphée voit un danger qui arrive de l'arrière, manifeste sa peur par un cri qui alerte les autres, et s'en va précipitamment. Regard du groupe vers cette chose effrayante, et course pour échapper à ce danger, en se protégeant de l'arrière, et rejoindre le premier. Le chœur se reforme encore, tous serrés les uns contre les autres.
Voici un exemple d'enchaînement d'actions que l'on peut faire avec un chœur acteur. L'important dans ce jeu est de laisser le temps au coryphée de jouer, puis de reformer le chœur soit rapidement, soit, lentement, avec les mêmes émotions et intentions que le coryphée. Il faut aussi aussi signifier aux spectateurs ce qui provoque ces bouleversements. Ce sens est donné par les regards : regards au secret, regards vers le point perturbant, regards au coryphée, regards entre les membres du chœur. Le chœur est " un ", se défait et se refait comme une cellule humaine, et raconte quelque chose.

Le chœur décor

Le chœur est dans ce deuxième exemple au service d'une scène. Il installe le décor à vue et donne le ton. Le corps du chœur doit mettre en valeur les objets pour le public. Nous sommes deux groupes de six en possession d'une nappe, de couteaux, fourchettes, gobelets, assiettes en plastiques et serviettes rouges. Le chœur doit installer un pique nique sur une table pour un groupe, au sol pour le deuxième groupe. Nous avons le choix dans ce jeu de donner un ton dramatique voire tragique ou burlesque. Les deux groupes choisissent plutôt le burlesque, mais on se rend compte que le jeu du chœur permet de passer d'une tonalité à l'autre, ou que, au sein même du chœur, peuvent coexister plusieurs types de personnages et d'humeurs sans pour autant nuire à l'unité de celui-ci. On retiendra, là encore, l'importance des regards entre les personnages qui installent les tables par exemple, les regards de connivence avec le public, les mouvements faits ensembles ou décalés. Nous découvrons également que le chœur peut être aussi une force physique pour porter ou retenir quelqu'un. La mise en valeur des objets est donnée par le jeu de ces regards au cours de l'installation, la satisfaction du travail bien fait est rendue par le regard final du chœur entier sur l'œuvre réalisée, et c'est plus ce regard qui renseigne les spectateurs sur la réussite ou non de l'opération, que l'installation réelle des objets. Il n'y a aucune mise en doute possible. En ce sens, le chœur est une puissante force de persuasion.

Le chœur créateur d'un personnage

Deux par deux, nous nous amusons à mettre un vêtement à l'autre, en expérimentant tous les possibles. Didier qui nous regarde faire avec attention retient quelques unes de nos propositions et les soumet à un groupe. C'est un chœur qui va habiller un personnage, le créer, le faire naître. La multiplicité des personnes qui habillent cette personne, la façon dont est installé le vêtement, la façon dont il est fermé, ajusté, la rapidité ou la lenteur des gestes, des mains impliquées dans l'action et les regards donnent l'humeur au spectateur : violence, compassion, tendresse, amour… avec beaucoup de force, parfois même à la limite du supportable.

Le chœur au service d'un texte

C'est à partir de textes de théâtre, puis d'un monologue que nous allons approfondir encore cette exploration des différents rôles possibles du chœur.

Le texte théâtral : Il s'agit d'un extrait de L'Etat de siège d'Albert Camus, que Didier a trouvé de circonstance : un échange entre La Peste et sa secrétaire. Puis une femme apparaît. Voici cet extrait :

" LA PESTE : Faites commencer les grands travaux inutiles. Vous, chère amie, tenez prête la balance des déportations et concentrations. Activez la transformation des innocents en coupables pour que la main d'œuvre soit suffisante. Déportez ce qui est important ! nous allons manquer d'hommes, c'est sûr ! Où en est le recensement ? LA SECRÉTAIRE : Il est en cours ! tout est pour le mieux et il me semble que ces braves gens m'ont comprise ! LA PESTE : Vous avez l'attendrissement trop prompt, chère amie. Vous éprouvez le besoin d'être comprise. C'est une faute dans notre métier. Ces braves gens, comme vous dites, n'ont naturellement rien compris, mais cela est sans importance ! l'essentiel n'est pas qu'ils comprennent, mais qu'ils s'exécutent. Tiens ! c'est une expression qui a du sens, ne trouvez-vous pas ?
LA SECRÉTAIRE : Quelle expression ?
LA PESTE : S'exécuter. Allons, vous-autres, exécutez-vous, exécutez-vous ! hein ! Quelle formule !
LA SECRÉTAIRE : Magnifique !
LA PESTE : Magnifique ! on y trouve tout ! l'image de l'exécution d'abord, qui est une image attendrissante et puis l'idée que l'exécuté collabore lui-même à son exécution, ce qui est le but et la consolidation de tout bon gouvernement.
LA PESTE : Avance.
UNE FEMME, s'avançant : Où est mon mari ?
LA PESTE : Allons bon ! voilà le cœur humain, comme on dit ! qu'est ce qu'il lui est arrivé à ce mari ?
LA FEMME : Il n'est pas rentré.
LA PESTE : C'est banal. Ne te soucie de rien. Il a déjà trouvé un lit.
LA FEMME Celui-là est un homme et il se respecte.
LA PESTE : Naturellement, un phénix ! voyez donc ça, chère amie !
LA SECRÉTAIRE : Nom et prénom !
LA FEMME : Galvez, Antonio.
LA SECRÉTAIRE, regarde son carnet et parle à l'oreille de la Peste : Eh bien ! il a la vie sauve, sois heureuse.
LA FEMME Quelle vie ?
LA SECRÉTAIRE : La vie de château !
LA PESTE : Oui, je l'ai déporté avec quelques autres qui faisaient du bruit et que j'ai voulu épargner.
LA FEMME, reculant : Qu'en avez-vous fait ?
LA PESTE, avec une rage hystérique : Je les ai concentrés. Jusqu'ici, ils vivaient dans la dispersion et la frivolité, un peu délayés pour ainsi dire ! Maintenant ils sont plus fermes. Ils se concentrent. "

Nous avions, pour jouer cet extrait, des crayons et des petits blocs de papiers post-it jaunes, c'est à dire qu'ils pouvaient se décoller du bloc et se recoller ailleurs. La secrétaire a donc été jouée par un chœur de secrétaires qui couraient derrière la Peste en prenant des notes à tout ce que qu'elle disait. Un des deux groupes constitués a fait le choix d'arracher les feuilles du bloc au fur et à mesure des paroles de la Peste et de se les coller sur la poitrine, ce qui donnait une tonalité à la fois tragique de toutes les notes à prendre rapidement et hautement comique. L'autre groupe jouait des secrétaires toujours en retard sur le déplacement de la Peste et qui cherchaient en permanence à la rattraper, donc toujours en décalage. Première image forte du chœur.

La deuxième image forte fut la proposition d'un groupe de simuler l'exécution, l'auto- exécution par ce chœur de secrétaires ; image fixe tandis que la Peste s'émerveille de sa trouvaille
Troisième image forte : Un membre du groupe reste sur place, et devient cette femme isolée à la recherche de son mari, tandis que le chœur s'éloigne. Les membres du chœur ne sont à cet instant-là que de simples acteurs. C'est lorsque le dialogue reprend, que les secrétaires retrouvent leur rôle.
Quatrième image : La Peste et ses secrétaires répondent à la femme sur le sort de son mari avec légèreté et amusement. Le ton, la connivence, les regards complices, la recherche du nom du mari dans le carnet et les chuchotements à l'oreille de chacun renseignent le spectateur sur ce qu'il est advenu du mari ou plutôt ne le renseignent pas, le laissent avec toutes les réponses possibles, et renforcent tout ce que ressent cette femme, incertitude, doute, angoisse.
Cinquième image : Les secrétaires d'un groupe se sont regroupées autour de la femme, une main sur sa tête, et, en disant " ils se concentrent ", appuient sur la tête pour mettre la femme à genoux…

Parce que c'est mieux de concentrer les personnes frivoles qui ne servent pas à grand chose et qui font beaucoup de bruit !… Un grand moment que le jeu de cet extrait. Nous y avons mis du cœur !
Dans ce travail, le chœur est tantôt acteur, tantôt personnage et passe de l'un à l'autre. Il permet aussi la naissance d'un personnage, cette femme qui prend sa force parce qu'elle se retrouve soudainement isolée des autres. Il donne le ton burlesque du début et renforce la tonalité dramatique de la suite.

Le chœur témoin

Le monologue : Le texte que Didier nous propose est un extrait de Grand Peur et misère du III è Reich de B. Brecht. Cette femme juive prépare sa valise avec beaucoup d'hésitation et téléphone à plusieurs amies pour annoncer son départ. Enfin elle imagine la conversation avec son mari pour lui annoncer son départ, jusqu'au moment où celui-ci entre. C'est un long monologue de paroles parfois peu cohérentes, d'hésitations, de bribes d'explications, de justifications.
Le chœur va prendre en charge les paroles de cette femme qui ne parvient pas vraiment à prendre de décision. Elle est présente sur le plateau, assise sur sa valise, immobile, tandis que le téléphone circule entre les membres du chœur pour parler à sa place. C'est également le chœur qui va prendre les habits qu'elle porte pour faire sa valise. Enfin, à l'arrivée du mari, c'est le chœur qui va glisser la valise dans la main du mari pour qu'il la tende à sa femme et c'est encore le chœur qui met le manteau à la femme et l'accompagne dehors.
Le rôle de ce chœur-ci est d'une force inouïe, car non seulement il fait avancer l'action, comme dans le chœur antique, mais encore, il anticipe sur le texte, et manipule les personnages. Tandis que le mari dit à sa femme de ne pas partir, le chœur met la valise dans sa main, et le fait agir à l'inverse des paroles prononcées, mais peut-être pas des pensées…Le chœur enfin, aide la femme à partir. Ce qui ne veut pas dire que le chœur accélère le dénouement, il joue l'ambiguïté contenue dans l'attitude du mari.

Conclusion

Le chœur peut-être encore beaucoup plus que ce que nous avons vécu ce week end. Il peut être décor, il peut être son, musique et rythme, il peut être choralité de voix, ensembles, en décalages, articulées, chuchotées, prononcées sans son, il peut être un chœur dansé… Mais on peut noter quelques invariants et conditions d'existence :
Le chœur nécessite une grande écoute collective
Le chœur est une unité qui vit et respire.
Il est une cellule qui évolue, s'éclate, se reforme Lorsqu'un personnage est sorti du chœur, celui-ci se referme. Il n'y a jamais de " trou ".
Le chœur existe même éclaté à condition de le signifier.
Tout le monde n'est pas contraint de faire la même chose dans le chœur.
Importance des regards entre les membres du chœur, avec le public, avec les personnages sur scène. Avec le chœur, tout peut être donné à vue Un grand merci à Didier

Evelyne Dumont

 

 


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